Amour, sexualité et «nature» féminine dans les discours des femmes accusées de «paillardise» (Genève, 1670-1794)

«Faire l’amour». Si cette expression renvoie aujourd’hui à une forme de sexualité qui associe rapport sexuel et relation affective, elle recouvre sous l’Ancien Régime un sens différent, équivalent à «faire la cour». La sexualité, quant à elle, ne peut légitimement s’exercer que dans le cadre du mariage dont les fondements ne reposent pas nécessairement sur l’amour qu’éprouvent les conjoints l’un pour l’autre. Au contraire, jusqu’à la fin du XVIIe siècle, cette «passion de l’âme» suscite méfiance et inquiétude. L’idéal du «mariage d’amour» constitue une invention des élites bourgeoises au XVIIIe siècle, avant de se répandre socialement au cours du XIXe siècle.

Or le caractère nouveau du mariage d’amour ne se manifeste pas par l’apparition de sentiments dans le couple. Il s’agit plutôt de l’expression d’une valeur nouvelle affectant le mariage et de la revendication d’un choix affectif libre comme mode de distinction sociale. Les procès pour grossesses illégitimes («paillardise») instruits à Genève entre 1670 et 1794 offrent en effet à observer l’expression de sentiments amoureux entre des hommes et des femmes ordinaires qui se fréquentent «sur pied de mariage», mais dont les projets matrimoniaux sont interrompus alors que la grossesse survient. Dans le cadre de la procédure judiciaire, les prévenu·e·s livrent des réponses stéréotypées pour justifier leur inconduite sexuelle. Celles des femmes consistent principalement à affirmer avoir «succombé» sous promesses de mariage, seul cadre tolérable, ou à la violence masculine. Or, à la fin du XVIIIe siècle, apparaît un nouveau type de justification qui échappe à ces explications traditionnelles: les sentiments. Profondément ancrée dans une «nature» féminine qui les porte aux émotions, l’injonction à l’amour qui lie les femmes à leur sexualité se met en place.

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